Interview #girlsforchange : Dörthe Eickelberg – Chicks on Boards

Amie de Paddle Paddle depuis plusieurs années, Dörthe Eickelberg a réalisé “Chicks on Boards” (“Surfeuses et rebelles” en français). Diffusée sur Arte, la série documentaire fait la part belle à ces femmes qui défient les conventions le temps d’une session et parfois plus. Confidences avec Dörthe En attendant la projection du documentaire le 11 septembre au festival Make Some Waves!, Dörthe nous raconte le making-of !

Pourquoi faire un documentaire comme Chicks on Boards

Je pense que tous les surfeurs s’accordent sur le fait que le surf représente la liberté. Mais cette liberté est refusée à de nombreuses surfeuses dans différentes cultures. Dans Chicks on Boards, je montre comment l’indépendance des femmes est encore limitée et quels sacrifices elles doivent faire pour se libérer de leurs restrictions. Je vois le surf comme une métaphore pour un mouvement de liberté. 

Comment t’es venue cette idée ?

J’explique dans mon livre, Die nächste Welle ist für Dich sortir chez Penguin / Random House (La prochaine vague est pour toi), que j’ai commencé à surfer assez tard, à l’âge de 32 ans. Ça ne m’a pas pris beaucoup de temps pour me rendre compte que nous n’étions pas beaucoup de surfeuses à l’eau. Plus je voyage, moins de femmes je vois à l’eau. Je me déplace beaucoup pour mon travail dans des pays et cultures différentes, dans ces endroits-là on ne voit pas beaucoup de femmes sur une planche. Ce sont surtout, les voyageuses plus privilégiées comme moi qui peuvent se le permettre. 

J’ai interrogé les surfeurs masculins : “où sont vos amies, vos voisines ou vos collègues” ? “À la maison”, “dans la cuisine”, m’a-t-on répondu. Si le surf représente cette expression de liberté pour moi et tous les surfeurs, alors c’est une métaphore parfaite pour raconter la situation des femmes partout dans le monde. Il peut mettre en lumière les cultures ou les combats vers une vie indépendante marquée par une forte auto-détermination. 

Comment as-tu fait ton choix de personnes à interviewer ? 

Après avoir demandé à des surfeurs masculins, j’ai petit à petit rencontré des surfeuses. J’ai dû tout de même faire un petit casting. Je voulais qu’elles se sentent à l’aise pour dévoiler leur histoire et aussi qu’elles soient en mesure de réfléchir à la situation dans laquelle elles se trouvent. Le plus crucial était de convaincre ces femmes de parler face caméra, en sachant que leur histoire allait être vue partout dans le monde. Cela demande aussi un certain courage. 

Le fait que je surfe aussi m’a permis d’établir un lien de confiance et une connivence. La performance à l’eau était secondaire, car il ne s’agissait pas d’un film sur les surfeuses professionnelles. Au final, Chicks on Boards raconte l’histoire de femmes qui surfent pour se libérer des restrictions auxquelles elles sont confrontées sur la terre ferme. 

Chaque histoire différente rappelle à la condition de la femme. Qu’espères-tu montrer au travers de ce double narratif ? 

Une chose m’a interpellée dès le départ : le surf n’est pas juste une question de genre, il rappelle aussi à la couleur de la peau, à l’âge et à l’orientation sexuelle. Mon défi de faire un film sur les femmes surfeuses s’est transformé en une campagne pour diversifier l’image du surf qui est aujourd’hui souvent celle d’une personne jeune, blanche et hétérosexuelle. 

Je pense que l’univers du surf décrit très bien les dynamiques de vie, même pour nous les femmes surfeuses dans le monde occidental. Quand on rame vers le line-up, on se retrouve parfois dans des dynamiques très brutes, surtout en présence de surfeurs confirmés. C’est la loi du plus fort et très macho. À ce moment-là, on commence vraiment à voir les différences sociales et de genres. Quand on surfe en voyageant, on entre dans une hiérarchie étrange et on est relégué à la fin de la file d’attente, qu’importent ses moyens et son origine. C’est une belle leçon de vie, je trouve.

Il y a t’il eu quelqu’un ou un moment en particulier qui t’as plus marqué que d’autres ? 

J’ai beaucoup aimé Gwyn (la première surfeuse anglaise, ndlr), 72 ans et cinq fois championne de surf, car elle est aussi un rôle modèle pour moi. Je l’ai choisie parce que dans notre société, les femmes ont beaucoup de possibilités au début, puis, à un certain niveau cela devient difficile. À un certain âge, les médias ne les représentent plus, on ne les voit plus et elles disparaissent. Dans notre culture, apprécier les personnes âgées, surtout les femmes, est l’un de nos plus grands défis.

Quelle a été la partie la plus difficile dans la création de ce documentaire ? 

Le plus difficile a été de convaincre les protagonistes. En particulier Suthu, parce qu’elle s’exprime sur son homosexualité dans le documentaire, alors qu’elle vit dans une société caractérisée par l’homophobie. Toujours un tabou dans sa famille, Suthu révèle l’identité de sa partenaire, Norma, dans le documentaire sachant que ses parents allaient le voir.

Du côté technique, nous avions un budget très modeste. Aujourd’hui on voit plus souvent des images de surf au niveau technique très élevé utilisées dans les publicités ou les longs-métrages. C’était un gros défi de produire des images avec un équipement moins performant. Nous avons beaucoup improvisé !

Enfin, l’endroit qui nous a posé le plus de difficultés était Gaza, le tournage était un véritable parcours du combattant. Sur place, on a beaucoup été confrontés à des obstacles politiques, sociaux et linguistiques, certains étaient invisibles. Il m’a été difficile de ne pouvoir filmer le bonheur d’une vie libérée par le surf. Il m’a fallu aussi accepter que Sabah puisse avoir son idée d’une vie heureuse qui n’était pas la mienne. 

Parlons de toi, quelle est ta relation avec le surf ? 

Pour moi, l’aspect compétitif n’est pas très important, ni intéressant, peu importe la taille de la vague ou sa vitesse. Je considère le surf comme un exercice de pleine conscience. J’aime attendre les vagues, m’abandonner entièrement et partager le trajet sur une vague avec des personnes que j’apprécie. J’aime les caprices de la mer et je suis fascinée par les différentes facettes de l’océan ; je ne m’y ennuie jamais !

Le tournage de Chicks On Boards t’a pas mal fait voyager. Quelle est ta prochaine destination de rêve ? 

Bali et l’Indonésie où je ne suis encore jamais allée ! Même si je sais que c’est très fréquenté. J’attends aussi le bon moment où j’aurai le temps de parcourir le pays pour mieux le découvrir. 

Qu’espères-tu communiquer au travers de la projection du 11 septembre ? 

J’ai toujours soutenu Paddle Paddle, car j’apprécie énormément leur engagement et leur fidélité, c’est énorme à leur petite échelle. Aujourd’hui, 3 ans plus tard, Mathieu aide toujours Aneesha, pas seulement financièrement, mais aussi par le biais de projets comme un atelier pour se former au sauvetage, une qualification de Shaila, la mère de Aneesha. Beaucoup de surfeurs et surfeuses ont besoin de notre soutien. Voici l’occasion de sensibiliser et d’échanger sur l’aide que nous pouvons leur apporter. Ce sera l’occasion d’échanger et de s’engager financièrement ou même par d’autres actions. 

Enfin, cette année, l’idée principale était d’inviter Aneesha et Shayla, mais elles n’ont malheureusement pas réussi à avoir un visa. La projection du film leur est dédiée, en espérant qu’elles pourront nous rejoindre l’année prochaine. 

Ne ratez pas la projection de Chicks on Boards et la rencontre avec Dörthe le 11 septembre pour le MAKE SOME WAVES! au JO&Joe Hossegor !

📝 Maï Trebuil @ordinaryspectacles

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